Avec Ouest Side, qui sort en 2005, il apparaît détendu face à une concurrence folle de rage qu'il malmène à coup de punchlines au vitriol. Célébré ou détesté, il est devenu en quelques années l'étalon auquel le rap français tente désormais de se mesurer sans jamais l'atteindre. Le sale gosse qui rappait au milieu des années 90 que “seul le crime paie” est désormais un chef d'entreprise accompli, un artiste multi-platine adulé qui s'est taillé une place au soleil à la seule force de sa plume et d'une volonté sans failles. “Depuis Le crime paie, zéro défaite !”, rappait-il en 2005 sur le hit “Garde la pêche”, qui viendra dire le contraire ? Si Booba atteint cet état de grâce, c'est qu'il n'est jamais resté immobile. Toujours à la pointe de son art, il n'a jamais cessé d'oser, de tester, de se remettre en cause pour frapper plus fort à chaque sortie. Annoncé par le single “Illégal”, un égotrip grandiose à la production audacieuse, 0.9 ne déroge pas à la règle et défriche une fois encore des terrains inédits, mélangeant expériences inattendues et productions de pointe. Epaulé à la production par Animalsons mais aussi par l'allemand Phrequincy (déjà responsable du hit underground “92izi” en 2005), les français Therapy et Dreamtouch, les belges Street Fabulous ou Oneshot, il flirte ici avec des sonorités novatrices, repoussant ses propres limites autant que celles du rap français. Mélangeant les ambiances lugubres de “Izi Monnaie” ou “Garcimore” à des titres légers comme l'impeccable “Bad Boy” sur lequel il invite le prodige du reggae moderne DeMarco, il navigue ainsi entre les courants, signe d'une indépendance artistique rare dans un rap français qui se contente souvent de ressasser bien souvent des formules. Ne manquant jamais l'occasion de célébrer l'Amérique et son rap haut de gamme, Booba n'oublie pas pour autant son passé et le rap millésimé qui l'a fait grandir. Au magistral “Izi life” (feat. le crew 92i au complet) qui fait écho au dirty-south, ce rap moite venu du sud des Etats-Unis qu'il a contribué a populariser en France, répond alors le rétro-futuriste “Salade tomate oignons” qui ressuscite l'ambiance sauvage du rap des années 90.
Mais, non content de distancer la majorité des MC français sur le terrain du rap pur, Booba confirme également son avance en s'aventurant avec “Illégal” ou “R.A.S.” sur le terrain peu fréquenté du rap chanté. Etendant brusquement son spectre musical en dévoilant une maîtrise vocale inédite chez un rappeur, il brouille ensuite les pistes et les courants avec “King” produit par les américains BKS, une production déstabilisante sur laquelle il invite Rock City (nouveaux protégés du chanteur Akon avec lequel Booba a enregistré le hit “Gun in hand”). De manière plus étonnante encore, il pulvérise littéralement les frontières du rap avec l'ovni “Pourvu qu'elles m'aiment”, variation sur la gent féminine en forme de puissant hit électro-rock. Armé de refrains taillés au couteau, appuyé sur un verbe toujours riche dont il tire des images saisissantes entre réalisme crypté et cinéma urbain, Booba se révèle une fois encore virtuose du fond comme de la forme. A travers l'égotrip vengeur de “Game over” ou “Marche ou crève”, il embarque l'auditeur dans un voyage où tout est images, impressions et sensations, jeux de mots et sens cachés. Et si l'ambiance est à la guerre, un flingue dans une main, une bouteille de Jack Daniels dans l'autre, Booba conserve toujours une dose d'humour, ce sourire en coin qui nargue la concurrence tout en célébrant sa réussite. Mais cet égotrip sentencieux n'est jamais à sens unique, comme en atteste le chant solitaire “Soldat” (feat. Naadei) ou le brillant “0.9″, introspection aussi violente que touchante qui referme l'album en donnant un relief surprenant à ce surhomme blessé. Et c'est aussi ça la force de Booba, cette capacité de déglinguer la concurrence en deux rimes pour évoquer, quelques titres plus loin, ses failles les plus invisibles. La marque des géants.